Nous vivons aujourd’hui moins une crise de l’emploi qu’une mutation structurelle du travail, caractérisée par une diversification des contrats, la personnalisation des conditions de travail, une porosité croissante entre vie privée et vie professionnelle et l’essor du travail indépendant. Résultat : l’emploi est de plus en plus fragmenté, collaboratif, individualisé, à la carte.

Vive la « mobiquité »
L’essor des nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) au sein du monde professionnel a mis fin à l’unité de temps et de lieu. La numérisation des documents a permis de dématérialiser le travail. La « mobiquité » (mélange de mobilité et d’ubiquité) liée au développement d’appareils électroniques portables et du WiFi permet aux individus de travailler de n’importe où, à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. Le « boulot » n’est plus un endroit où se rendre, mais bien une tâche à accomplir. Le présentéisme n’a plus de sens pour une part croissante de salariés. Paradoxe : pour bon nombre de salariés, le lieu de travail est devenu davantage un lieu de socialisation (réunions, discussions avec ses collègues) que de travail, qui se fait soit à domicile, à distance en télétravail ou dans des espaces de co-working.

Savant mélange de vie privée et professionnelle
Cette mobiquité entraîne également une perméabilité croissante entre vie privée et sphère professionnelle. Le travail s’invite à la maison, mais l’espace privé envahit aussi le bureau ! Cette tendance est particulièrement marquée chez les cadres : 67 % continuent à travailler après avoir quitté leur bureau (Enquête GoodTechnology – 2012). En même temps, qui ne consulte pas son compte bancaire pendant les heures de bureau, fait ses courses sur le net ou « chatte » sur les réseaux sociaux type Facebook ? Aux États-Unis, 15 % des travailleurs admettent surfer sur le net de façon très régulière (enquête réalisée par Regus auprès de 17 000 entreprises en février 2011).

Un travailleur, plusieurs casquettes
Quant à l’unité d’action du travail, elle a explosé sous l’effet de la diversification des formes d’emploi. Travail et emploi ne se recoupent plus forcément : un salarié peut avoir créé en parallèle sa propre entreprise en tant qu’indépendant ; un intérimaire travaille au travers d’une succession d’emplois différents, combine plusieurs temps partiels (la multiactivité se développe). De plus, en se « tertiarisant », l’économie exige des travailleurs une certaine prise d’initiative, une agilité et une adaptabilité. Il n’est plus demandé au salarié d’effectuer des tâches standardisées et répétitives, mais de mettre à la disposition de son employeur sa créativité, sa réactivité et sa personnalité. Le lien de subordination empreint d’obéissance et de contrôle est devenu contre-productif et tend de plus en plus à être remplacé par du management collaboratif, où l’autonomie et la responsabilisation prévalent. Ceci remet en cause notre vision monolithique du marché du travail, symbolisée par un modèle unique inspirée de la société industrielle : le CDI à temps plein.

Adaptations indispensables
Ces mutations entraînent trois grandes conséquences. Premièrement, il faut reconcevoir notre système de protection sociale, qui a été bâti sur le socle du CDI. Alors que de plus en plus de travailleurs vont changer au cours de leur carrière de contrat de travail (apprentissage, CDI, CDD, intérim…) ou passer du salariat au travail indépendant, il est impératif de développer des droits sociaux portables et transférables pour pallier la discontinuité des carrières. Deuxièmement, la gestion des RH doit être individualisée pour répondre aux attentes multiples et variées des individus. Troisièmement, l’intermédiation sur le marché du travail doit être renforcée et encouragée. Services publics de l’emploi, entreprises de travail temporaire, cabinets de recrutement, associations : de nouveaux havres de stabilité sont nécessaires pour accompagner des travailleurs au parcours de plus en plus chaotique.